Dans un coin du Patio de la Miséricorde, quelques minutes après un spectacle de marionnettes à gaine de tradition catalane, Le Fantastique Magicien d’Oz de la compagnie Titelles Sebastià Vergés [1], le public se divise. Un groupe de 17 personnes tourne le dos à la scène centrale et se dirige vers une caravane vétuste, son propriétaire installé devant elle sur une chaise, revêche et renfrogné, rend l’endroit parfaitement inhospitalier.

De l’art d’organiser une caravane en boîte à son et à surgissement

Alan Floc’h de la compagnie française Bakélite, grosses chaussures de chantier aux pieds, enferme le petit groupe dans un enclos de chaînes et patiente devant la caravane. Puis il laisse le public s’entasser sur des gradins serrés, la dernière rangée de spectateurs étant à un mètre à peine de l’espace de jeu. « Comme une petite envie de se faire séquestrer par un tueur en série? Laissez-vous enfermer dans une caravane froide et humide et vivez une expérience qui vous glacera le sang. », dit la Bakélite pour promouvoir le spectacle.

Parodie de thriller ou du film d’épouvante, La Caravane de l’horreur [2] est conçue comme une petite forme de théâtre d’objet. Le spectacle, construit à partir des topoï du genre -l’accident, la nuit, le bois, les animaux sauvages, l’errance, le refuge/piège, un homme rustre sans identité, la féminité de la victime, le meurtre -, s’amuse de stimuler puis de défaire les mécanismes de la peur dans le public dont la contiguïté encourage la circulation émotionnelle et renforce la claustrophobie du huis-clos.

Sur un plan vertical fait de planches de bois disjointes, une automobile miniature manipulée avec une courte tige métallique, court, bien trop pressée, sur la route tortueuse. Il fait nuit noire. Le régime du véhicule est rendu par un gros plan sur un enjoliveur qui tourne à toute vitesse en plan horizontal. C’est l’accident. Deux chaussures à talons rouge vif entrent en scène, animée par les mains du manipulateur, Olivier Rannou. Elles incarnent la conductrice qui commence à marcher se trouvant contrainte de pénétrer dans la forêt. La peur la prend à la gorge, sa marche s’accélère. Brutalement les points de vue sont inversés : d’un plan d’ensemble en focalisation externe, le surgissement du renard, dont la marionnette est étirée jusqu’à effleurer les spectateurs, fait basculer en focalisation interne. Avec peu d’hémoglobine, la frayeur est causée par un effet de surprise soudainement provoqué par une séquence d’une fraction de seconde, accompagnée d’un effet sonore. L’angoisse, le rire, la gêne, la surprise naissent de cette atmosphère oppressante : imminence du drame.

Au cœur d’un théâtre d’épouvante à la bande son ajustée à la seconde, le jeu métonymique permis par les objets, notamment les chaussures érotiques de l’héroïne et grossières du meurtrier présumé, joue fortement sur la suggestion ainsi que sur un certain dérangement psychologique.

Devant « notre » caravane miniature, les talons hésitent, refuge ou danger ? L’écran accroché sur le côté gauche montre le visage de poupée de la victime puis diffuse les images prises en instantané par une caméra infrarouge, prenant le public à témoin. Voyeur ? Coupable ? Mise en abîme à trois niveaux du drame, La Caravane de l’Horreur invite le public à entrer dans la caravane comme la victime aux chaussures rouges, puis grâce à la caméra, le spectateur est intégré au drame, potentiellement meurtrier, enfin il se voit spectateur amusé de ce castelet idéal dans lequel Oliver Rannou et Alan Floc’h « bidouillent » et excellent dans l’art d’organiser une caravane en boîte à son et à surgissement.

Théâtre l’objet et de bidouille pour une société en cavale

Le samedi soir dans la petite salle du Théâtre Principal, second spectacle de la compagnie française, Bakélite : Braquage [3]. En présentant son spectacle, Olivier Rannou dit user des ficelles pour réussir un bon casse. Il les liste :

– pour rester en vie : respecter les règles du milieu
– pour sortir indemne d’une course poursuite : se méfier de Billy pas de chance
– pour vaincre des technologies super sophistiquées : prévoir du matériel d’experts
– pour neutraliser des gardes très bien armés : avoir la main lourde
– pour percer la salle des coffres : se procurer de la dynamite
– pour se la couler douce sous un cocotier : emporter sa serviette de bain.

Dans une cave aux étagères métalliques, fief d’adolescents en mal de vivre, Olivier Rannou invente avec des tirelires en forme de cochon, des balais, des bouteilles de produits nettoyants, de multiples prises et câbles électriques, des écrans, la vie de cet anti-héros, malfaiteur apprenti et parfaitement incompétent.

La cave se transforme : de simples étagères se convertissent en cour de récréation, en gratte-ciel, en tuyau de ventilation, une portière de voiture devient limousine. Olivier Rannou installe dans cet univers de film de gangster, des doubles de lui-même, tirelire en cochon, masques de cochon ou en collants, l’invisible Billy. La Bakélite ne recule devant aucun procédé pour arriver à ses fins ! La profusion de prise, de câbles, d’écrans renforce la parodie et appelle le rire de l’audience.

Ces deux créations de la compagnie française Bakélite, Braquage (2009) et La Caravane de l’Horreur (2013) montrent les bouleversements de la scène marionnettique française voire européenne : la place du théâtre d’objets, la présence de l’acteur-marionnettiste sur le plateau et les jeux de dédoublement que sa présence induit, l’emprunt au cinéma.

La scène se recompose et se décompose en différents castelets grâce au jeu millimétré des lumières. Dans la cave, les étagères et l’armature métallique – telle un linteau – forment le premier cadre de scène, puis jouant avec le spectateur, le cadrage lumineux fait se déplacer le regard à souhait, ainsi il module et démultiplie les espaces scéniques (intérieur des étagères, différents formats d’écrans). L’objet dans le théâtre au noir se prête parfaitement au travail cinématographique de la scène marionnettique. Jeux de plans, d’échelles, de la verticalité et de l’horizontalité, de la focalisation, de la temporalité, flash back, ellipse etc. Une scène de conversation téléphonique est représentative de ces choix esthétiques. Le personnage principal et son acolyte Billy organisent le braquage au téléphone. Un cadrage serré permet un jeu de champ et contre-champ : l’éclairage alternatif de la partie gauche puis de la partie droite du visage d’Olivier Rannou donne l’impression d’une confrontation en face à face jusqu’à ce que la lumière élargisse son champ et fasse apparaître l’artifice, dévoilant le dédoublement schizophrénique de l’anti-héros solitaire. Ces deux spectacles invitent à une réflexion sur notre comportement de téléspectateur et à sa mise à distance. Le public est visé, mis lui-même en boîte, attrapé par le jeu de lumières et de cadrages de Braquage et confronté à sa propre image dans la Caravane de l’Horreur.

Tradition catalane et scène marionnettique contemporaine : regards croisés

Du castelet traditionnel catalan au théâtre d’objets de la compagnie française, la marionnette permet une porosité de deux univers, réel et imaginaire. Dans le spectacle d’ouverture du Festival International, version catalane du Magicien d’Oz, Dorothy se laisse emportée par la tornade du rêve ; au cœur du programme, le jeune adulte marginal de Braquage est prisonnier de son fantasme du gangster. Dans la réécriture de l’œuvre de Frank Baum, Dorothy, femme-enfant, a l’ambivalence de l’adolescent désaxé de Braquage de la compagnie Bakélite. Ces œuvres disent la nécessaire confrontation au réel dans le passage de l’enfance à l’âge adulte, la place du rêve et de son indispensable mise à distance. Dans un parcours cyclique simplifié, Dorothy part, rêve et retourne chez elle. Quant au pote de Billy enfermé dans sa cave, il conçoit le braquage, passe l’épreuve du feu et se retrouve devant son écran de télévision dans le Quartier Général. Ne s’invente-t-il pas gangster ? Ne reste-t-il pas face à l’image télévisuelle, au bord de son rêve irréalisé et au bord du monde réel ? Le thème de la route et des épreuves s’inscrivent dans les trois spectacles évoqués. Ils retracent les parcours initiatiques des héros ou des anti-héros. Le chemin jaune sur lequel fuit Dorothy, la course affolée de la femme aux talons rouges dans la forêt, l’équipée de deux acolytes de la cave au coffre fort, au bout du rêve, un retour au réel malgré son incomplétude. Il manque un cœur, une cervelle, du courage, à l’homme de fer, au lion et à l’épouvantail, une identité au protagoniste principal du braquage.


Personnages de Titelles Vergés.

Dans la même veine parodique que La Caravane de l’Horreur, Braquage démystifie une jeunesse à laquelle l’école n’aurait pas laissé de place, une société en mal d’idéaux ou en crise d’identité, qui cherche peut-être dans sa cave, face aux écrans, des bidouilles pour s’inventer un bonheur. Ce spectacle pose un constat sociétal et, au-delà porte une dimension critique et politique dépassant les intentions du metteur en scène qui dit avoir été sensible à l’actualité mais que seul un travail intuitif a guidé.

De la scène traditionnelle aux propositions marionnettiques du début du XXIème siècle, le Patio de la Miséricorde, place centrale du Festival International de Théâtre de Marionnette de Majorque, offre au spectateur la possibilité d’une immersion dans les problématiques de cette forme artistique au cœur des arts du spectacle et porte-parole de la société qui la voit se métamorphoser.

Lise Guiot, doctorante en Arts du Spectacle et programmatrice du Festival Art Pantin,

Festival International de Théâtre de Marionnettes, Palma, du 4 au 10 mai 2015.


[1] Le fantastique magicien d’Oz, Cie Titelles Sebastià Vergés, marionnettes à gaine catalane, Quim Carné (auteur), Montserrat Albalate et Sebatià Vergés (marionnettistes), Joan B. Torrella (musique), 50 mn, création 2013, joué le 8 mai 2015, Palma.

[2] La Caravane de l’Horreur, Cie Bakélite, théâtre d’objet et de bidouille en caravane, Olivier Rannou (auteur et marionnettiste, Alan Floc’h (technicien), Erwan Coutant (musique), 17 mn, création 2013, joué le 8 mai 2015, Palma.

[3] Braquage, Cie Bakélite, théâtre d’objet et de bidouille, 50 mn, création 2008, joué le 9 mai 2015, Palma.

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